Projections

Zhou Yue

Rencontres d’Arles 2003

L’œil de la mue pékinoise

La Chine a t-elle un sens naturel, instinctif, de l’équilibre des couleurs ? Ou est-ce la mue supersonique de Pékin qui anime cette photogénie surprenante ?

A Pékin tout va bien trop vite pour pouvoir seulement imaginer un début de certitude. Mais de l’infinie liberté que ce rythme hallucinant provoque, Zhou Yue, 38 ans, pékinois, flâneur professionnel, se délecte.

Le kitsch transcendé 

Zhou Yue vous photographie de très près, de face, au flash, et pourtant vous n’aurez aperçu qu’un sourire furtif. Ne parlons pas de ces milliers de passants, dandys jet-set ou autres jolies filles, qui n’ont rien vu du tout. Or les voilà devant nos yeux, flanqués de leurs secrets futiles. Ils accompagnent la retransmission funambule du quotidien de Zhou. Nous nous trouvons confrontés à un réel où le kitsch est transcendé au niveau d’une culture fondatrice.

Sarah Neiger présente le travail de Zhou Yue aux Rencontres Internationales de la photographie, à Arles, lors d’une projection en 2003.

Transe de la nouveauté 

Les Chinois ne construisent rien dans la perspective de durer. Nous serions donc dans une phase aigüe de ce phénomène. Phase où des hommes casqués, clonés à l’infini fabriquent de leurs coups de marteau le rythme d’une transe. Cette transe originale sert la fabrication d’un décor si neuf, si vite, qu’il fait perdre ses repères sensoriels aux habitants.

Zhou Yue, lui, se sent si bien dans cet univers-bulldozer qu’il y a plongé entièrement. Il se fond dans le rythme de la transe pour guetter ses effets sur les hommes et les femmes de Pékin. Il rapporte ainsi l’atmosphère mutante, à force d’instants coupés de leur passé. Il n’en est plus besoin quand on survit en apesanteur entre deux mondes et que la gravité s’éloigne, masquée.

Sarah Neiger
Arles, 2003

Zhang Yang

Rencontres d’Arles 2003

La photographie de mode en Chine

On pourrait croire que Zhang Yang est juste un de ces photographes de mode dociles. Ceux qui en Chine, pour quelques centaines de francs la prise de vue, remplissent les pages des magazines éphémères. On comprendrait qu’il accomplisse sa tâche sans passion, tant l’univers dans lequel il évolue est factice. Un milieu aux chiffres de tirage outrageusement gonflés et aux éditoriaux fantoches. En Chine, aucun souci de qualité quand il s’agit de vendre de la publicité aux jeunes cadres d’entreprises, celles qui se rêvent émancipées.

Une satire discrète et habile 

Et pourtant apparaît dans ce travail un témoignage ambitieux. Sous prétexte de style, Zhang Yang raconte ces femmes chinoises qui abandonnent l’amour pour un passeport du monde libre. Hommage kitscho-grave en cinq tableaux saisis sur le tarmac de l’aéroport de Pékin. Une autre fois ce sera une femme qui s’éveille au désir, en pleine rue, accrochée à un réverbère d’aujourd’hui. 

Sarah Neiger présente le travail de Zhang Yang aux Rencontres Internationales de la photographie, à Arles, lors d’une projection en 2003.

Zhang Yang a choisi la satire comme genre discret et habile pour nous raconter la Chine urbaine contemporaine. Celle où les empereurs ont troqué les brocarts pour le costume cravate. Ceci sans gêner personne, ni ses commanditaires dans la presse ni les lecteurs. Il peut ainsi poursuivre son aventure sans se voir inquiété. Il s’agit alors de ne pas omettre d’offrir sa place légitime à cette photographie parallèle. Une photographie qui prend la place du reportage (exsangue en Chine populaire) quand il s’agit de témoigner des transformations du pays.

Des mises en scène émancipatrices 

Cette photographie devient donc nécessaire tellement utile au pays roi de la propagande. La mise en scène libère l’image dans l’empire de la censure. Et dans cette chasse gardée des artistes contemporains, Zhang Yang prend une place forte, car son travail est vu par le grand public.

Ce simple fait prouve qu’en Chine les choses ont un peu changé, qu’émerge un nouvel espace de liberté. Un espace où les hommes et les femmes peuvent à nouveau s’interroger sur leur identité.

Sarah Neiger
Arles, 2003